Anniversaire – interview des auteurs : Dominique Manotti

Interview par le journal L’Alsace – Dominique Manotti

« Ça fait partie de ces festivals où, chaque fois qu’on est invité, on y va »

Bien qu’elle n’ait jamais su quel était vraiment son rôle, Dominique Manotti, l’auteure française incontournable de romans noirs, a été la marraine du Festival sans nom en 2015. Ayant une « tendresse » particulière pour Mulhouse, elle sera également au rendez-vous de la 10e édition du festival.

Quels sont vos souvenirs de l’édition 2015 ?

À l’époque, ce qui m’a plu, c’était – et c’est encore – la possibilité d’avoir des débats. Des débats qui soient réels. Le problème des festivals, c’est ces questions formatées, du type « Pourquoi écrivez-vous des romans noirs ? ». Au bout de la 10e ou de la 15e fois, on en a un peu marre. Je me souviens qu’en 2015, nous étions encore au temple Saint-Étienne. Je présentais mon roman Bien connu des services de police. Il y avait beaucoup de monde et un débat très animé autour des violences policières. J’indiquais que le faux témoignage policier était systématique, fonctionnant comme une pratique habituelle, au vu et au su de tous. Que d’un point de vue juridique, la parole d’un policier l’emporte sur celle d’un citoyen. Un juge était présent. Il s’est alors levé en disant que mes propos étaient absolument scandaleux, qu’il n’y avait jamais eu de faux témoignages policiers. Et que si c’était le cas, la justice se mettrait en marche… Ce qui a conduit à un débat de masse.

Qu’est-ce qui vous a fait revenir par la suite ?

J’ai une petite tendresse pour Mulhouse. J’aime bien cette ville pour des raisons historiques, comme je suis historienne de profession. J’ai toujours enseigné l’histoire et notamment l’histoire économique du XIXe siècle. Mulhouse, c’est la ville du textile protestant, le début des logements sociaux, un type de capitalisme très original. Et puis il y a une série de symboles maçonniques dans son urbanisme qui en fait quelque chose d’intéressant. Je pense par exemple à l’organisation triangulaire de la place de la Bourse. Inscrire dans l’espace public cette appartenance, c’est assez rare pour être souligné. Je suis également revenue pour l’ambiance et pour les organisateurs. C’est parce qu’il y a une très bonne librairie [la librairie Bisey] qu’il y a un très bon festival, il n’y a pas de hasard. Avec un culte du livre, du débat oral, de la discussion. Le Festival sans nom, comme Quais du polar à Lyon ou Noir sur la ville à Lamballe-Armor, font partie de ces festivals où, chaque fois qu’on est invité, on y va. Il y en a d’autres où on traîne les pieds, où l’on se dit qu’on a autre chose à faire.

Vous faites partie des invités de la 10e édition, en octobre 2022. Qu’en attendez-vous ?

Ce serait chouette que l’on essaie de faire un bilan de l’impact du festival, ainsi que sur la lecture, ses avancées éventuelles, sa place dans les rapports sociaux avec les gens. Une librairie est un lieu de rapports sociaux. Un festival aussi. J’attends un peu de réflexion autour de la politique du livre, de sa place dans les festivals.

Qu’est-ce qui vous pousse à continuer à écrire, à bientôt 80 ans ?

L’envie de transmettre mon vécu générationnel, la manière dont je vois le monde. Un monde dans lequel on se bagarre pour tout. On ne peut imaginer un monde où tout le monde serait d’accord sur tout. J’ai commencé à écrire à 50 ans, j’ai des petits-enfants et j’ai vraiment envie d’essayer de transmettre aux lecteurs un ensemble de réflexions. Les gens n’arrivent plus à concevoir que les jeunes qui avaient 18 ans en 1960 pensaient qu’ils allaient faire la révolution. Pas sur le schéma révolutionnaire du type soviétique mais en partant de l’idée qu’ils allaient changer le monde. Ça a duré vingt ans… et le monde a changé, c’est indéniable.

Comment procédez-vous, quand vous écrivez ?

Quand je tombe sur un sujet qui m’intéresse, je commence par lire les livres d’histoire sociale et économique, les livres universitaires portant sur le sujet. C’est dans mon ADN d’historienne. En général, j’écris un livre tous les deux ans, sauf quand il y a un pépin genre crise du Covid-19. Ensuite, j’ai recours à la presse. Je choisis les titres en fonction de la problématique. Pour Racket, sur le rachat d’Alstom par General Electric, j’ai choisi des journaux nationaux. Mais pour Marseille 73 [sorti au format poche ce mois-ci], j’ai travaillé avec la presse quotidienne régionale. Je suis d’ailleurs convaincue de la richesse de la presse. Ni les journalistes ni les lecteurs ne s’en rendent compte au quotidien… Après, je fais beaucoup d’interviews, quand c’est possible.

Et si vous deviez décrire le festival mulhousien en quelques mots ?

Intello. Peut-être parce que j’écris des romans, que je suis moi-même une intello. Je ne dis pas cela au sens abstrait : pour moi, intello veut dire être en capacité de réfléchir à partir d’une expérience concrète. Je pense aussi que c’est un festival chaleureux. Pas familial, non, c’est trop réducteur. Chaleureux, encourageant la lecture et le dialogue.

Propos recueillis par Pierre GUSZ
Photo Stéphane Remael

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