Anniversaire – interview des auteurs : R.J. Ellory

Interview par le journal L’Alsace – R.J. Ellory

« Si vous êtes fatigué de Mulhouse, c’est que vous êtes fatigué de la vie »

Parrain historique du Festival sans nom, l’Anglais Roger Jon Ellory ne tarit pas d’éloges sur Mulhouse et sur un événement qu’il a rarement manqué au fil des années. Entretien à ne surtout pas prendre au premier degré avec le quinqua espiègle, qui se réjouit de prendre part aux dix ans de la manifestation.

Roger Jon Ellory, pourquoi avoir répondu à l’invitation des organisateurs du Festival sans nom, en 2013 ?

Parce que c’était sa toute première édition, et parce que j’ai une réelle envie de soutenir de nouveaux festivals. Quand Hervé [Weill] et Dominique [Meunier, le président du Festival sans nom] m’ont contacté, le courant est très vite passé. Vous savez, je suis secrètement français mais, pour une raison qui m’échappe, je suis né dans le mauvais pays. J’ai visité près de 120 villes différentes en France et c’est comme ma deuxième maison. Quand j’ai été publié en France pour la première fois, j’ai été approché par cinq ou six grands éditeurs. J’ai choisi les éditions Sonatine, qui n’avaient pas trop publié d’écrits avant cela. J’ai donc ça en moi, un intérêt et une passion très personnels à vouloir soutenir des personnes qui sont elles-mêmes enthousiastes, passionnées, motivées à faire des choses parce qu’elles aiment profondément la littérature et qu’elles aiment les gens.

Quand vous êtes arrivé à Mulhouse cette année-là, quelles ont été vos premières impressions ?

J’aime toute l’Alsace, sa nourriture, ses habitants et j’ai tout de suite aimé Mulhouse. Les gens sont très accueillants, affables, opiniâtres, avec une force de caractère que j’adore. Leur identité, leur culture sont très distinctes de celles que l’on peut trouver dans d’autres régions de France. En Alsace, il y a cette certitude de savoir ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. C’est ce qui m’a plu à Mulhouse. Discuter de choses avec des gens et en trouver certaines sur lesquelles vous vous entendez et d’autres sur lesquelles vous ne vous entendez pas et se faire ainsi de bons amis. Avec Hervé et Dominique, nous sommes amis depuis dix ans. Ils sont venus me voir en Angleterre et sont restés quelques jours chez moi [ce qui a amené à l’écriture du livre Seul Ellory – Conversations, la Maison du Moulin éditions]. Ils font partie de ma famille, en tout cas, c’est ce que je ressens. Mon vrai plaisir, ça a été de faire partie de cette communauté qui était là au début du Festival sans nom, de le voir devenir de plus en plus gros et de plus en plus réussi au fil des années. Voilà, Mulhouse, c’est comme une partie de ma famille pour moi.

Pour vous, le rôle de parrain, ça consistait en quoi ?

Devenir le parrain du festival signifiait que je pouvais tuer des gens ou vendre de la drogue dans la rue et que la police ne pouvait rien faire pour m’en empêcher ! Plus sérieusement, j’ai été très heureux de l’être, c’était un véritable privilège, un honneur. C’était aussi le premier festival où on m’a demandé d’être le parrain. Je ne sais plus combien d’auteurs étaient là ou combien de personnes sont venues, mais j’ai eu l’impression que nous étions impliqués dans quelque chose d’important. Et c’est devenu très important. Le festival de Mulhouse a maintenant une place très spécifique dans le circuit des festivals en France. Quand on m’écrit pour me demander comment on peut faire pour être invité à Mulhouse, je réponds : « Vous ne pouvez pas parce que c’est une société secrète. Vous devez apprendre. Apprendre à devoir s’entailler la main et donner son sang. C’est le seul moyen de faire partie de cette société si spéciale ! »

En 2017, vous avez par contre fait l’impasse sur le festival…

J’étais alors en prison, avec un bracelet de sécurité à la cheville… Non, en fait, ça tombait en même temps qu’un autre festival. Mes éditeurs ont estimé qu’il fallait vraiment que je participe à cet autre festival. « Qu’en est-il de Mulhouse ? », ai-je demandé. Ils m’ont répondu que si je n’y allais pas, ils n’en mourraient pas et qu’il y aurait une nouvelle édition en 2018. J’ai en quelque sorte concédé une défaite, que je regrette depuis plus de cinq ans déjà. Je me réveille encore parfois, tôt le matin, et je pense à ce qui se serait passé si j’étais venu en 2017 !

Vous retrouvez Mulhouse en 2018, le festival ayant changé de lieu. Ça vous a fait quel effet ?

Ils devaient changer de lieu parce que le festival devenait plus grand, s’étendait et demandait une autre organisation. C’était génial de revenir, de revoir Hervé et Dominique mais aussi Ian Manook, Cédric Sire, Julie Ewa et toutes les personnes qui viennent à ce festival, toute cette communauté de blogueurs qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde et qui écrivent des commentaires sur le Festival sans nom. C’est juste formidable.

Vous êtes encore revenu en 2019 et puis il y a eu la crise sanitaire. Comment avez-vous vécu ces deux dernières années ?

Je suis resté chez moi. J’ai écrit trois livres, deux séries télévisées, deux films. J’ai enregistré un nouvel album avec mon groupe, The Whiskey poets, que nous venons juste de terminer. Bref, j’ai utilisé ce temps pour produire autant de matériel écrit et musical que possible. Mais je dois dire que j’ai été particulièrement triste de ne pas pouvoir venir en France pendant plus de deux ans, comme nous y séjournons habituellement peut-être 12 ou 15 fois par an. Il m’arrive d’aller au Canada ou dans d’autres pays, mais la France est le seul endroit qui me manque vraiment, en raison des gens, de leur chaleur, de leur gentillesse, de leur accueil.

Vous participerez aux dix ans du festival, en octobre. Qu’en attendez-vous ?

Je m’attends à voir que le festival a encore grandi et à retrouver mes amis ! L’expérience d’un week-end à Mulhouse avec des gens qu’on aime vraiment, ça n’a pas de prix. Ce séjour-là en France, ce sera pour moi comme une grande réunion de famille. Ça va être comme Noël, Nouvel An, Thanksgiving et l’anniversaire de tous les participants en même temps. J’ai vraiment hâte. Oui, vraiment, c’est Ellory qui le dit : si vous êtes fatigué de Mulhouse, c’est que vous êtes fatigué de la vie.

Propos recueillis par Pierre GUSZ
Photo Jean-François Frey

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