Les métiers du livre : le libraire dans la marmite.

Je ne suis évidemment pas le seul à être tombé, petit, dans une marmite de littérature policière.

Je devais avoir 7 ou 8 ans, et je voyais mon père lire, régulièrement et avec délectation, avec une attention inébranlable, les nouvelles de Sherlock Holmes. Réflexe d’imitation, attisé par la curiosité de découvrir ce qui se cachait derrière les belles couvertures en toile sacrément usées, je m’emparai au hasard d’un des saints volumes, égrainant avec passion les nouvelles et les quelques romans de celui qui allait définitivement m’accompagner à l’assaut de toutes les forteresses noires et brumeuses de la littérature du genre. Non que cette littérature soit devenue pour moi exclusive, bien au contraire ! Mais elle a signifié la quintessence même de ce que j’attends depuis : le rythme, le plaisir de lire, les personnages ébouriffés, l’enquête dont chaque lecteur de chaque livre, quel qu’il soit, se retrouve dédicataire.

Aussi, Les cinq pépins d’orange, Le ruban moucheté, La Ligue des rouquins, La maison vide, La Vallée de la peur (surtout cette fabuleuse seconde partie dont est soigneusement absent le héros légendaire), sont-ils devenus des sortes de références littéraires, les prémices d’un parcours de lecteur, me constituant dès lors, brique après brique, dans le métier passionnant qui est aujourd’hui le mien. Dire que Conan Doyle m’a ouvert les portes de Dostoïevski, d’Homère, de Boulgakov, de Dumas, de Baudelaire, de Hesse, de Giono, est la plus stricte vérité. La source de mes littératures, blanches, noires, épiques et poétiques, a creusé le lit de sa rivière dans ce plaisir immense de la lecture première.

Par la suite, si l’on parle stricto sensu de littérature policière, mes amours ont été variées. Pour citer rapidement mes compagnons et mes chocs, outre Lupin et Rouletabille, Poirot, Wallander et Salander, Harry Bosch et Harry Hole, le jeune Jeremy Proctor accompagnant le vieux Sir John Fielding aveugle dans les méandres londoniens du XVIIIe siècle, ou encore les drôles de Veufs noirs d’Asimov et leurs dîners mémorables, il y eut pour moi quelques œuvres majeures : cette extraordinaire série des aventures de Smokey Dalton sous la plume magistrale Kris Nelscott, la splendeur noire de DOA, le scalpel dénonciateur de Manotti, la musique pure de Marcus Malte… Tant d’autres plumes encore dont l’encre suffit à démontrer que le polar n’est pas la part des chiens…

Bref, tout ça pour dire que la lecture a commencé pour moi il y a bien longtemps par la rencontre avec un personnage singulier caracolant parmi des pages jaunies, derrière une couverture de toile usée, pliée comme un drap un peu sale qui ne sera jamais lavé.

Luc Widmaier

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