Les métiers du livre : le métier d’éditeur

Rencontre avec Philippe Schweyer, directeur des éditions Médiapop.

Philippe Schweyer est une figure du livre à Mulhouse. En 2008 il crée Médiapop, dont l’objet initial était d’éditer le magazine culturel Novo. De fil en aiguille, il a rencontré un véritable vivier de personnes susceptibles d’écrire des livres. S’en est suivi l’une des plus belles aventures éditoriales mulhousiennes.

Philippe, quel a été l’acte de naissance de Médiapop ?

Le déclencheur a été ma rencontre avec le photographe Bernard Plossu, dont le premier livre chez Médiapop, Far out, est sorti en 2011. Le journal Libération a relayé la publication, ce qui a mis en lumière de façon inespérée la maison naissante. Ce livre m’a donné confiance et, à partir de là, il y a eu un effet boule de neige. Médiapop en sera, fin 2021, à 120 livres édités. Aujourd’hui, je suis littéralement enseveli sous les propositions, et les choix de publication ne sont pas évidents à faire.

Pour vous, qu’est-ce qu’être éditeur ?

C’est d’abord être capable de choisir : dire non à certaines propositions, ce qui est souvent embarrassant, surtout lorsqu’il s’agit de propositions d’amis mulhousiens ou d’auteurs que j’ai déjà publiés, puis, une fois que tu as accepté un manuscrit, anticiper et maîtriser l’énorme travail nécessaire pour arriver au livre fini. Qu’il s’agisse de la reprise des textes, des échanges avec les auteurs, du choix de la couverture, tout le travail éditorial à proprement parler doit contribuer à permettre à chaque publication de se démarquer dans le flot incroyable des sorties éditoriales nationales.

J’aime le travail sur la forme du livre en général, qui se fait toujours en aller-retour avec l’auteur, car c’est un plaisir partagé. La plupart du temps, je choisis tout autant un auteur qu’un texte, et j’ai pris le parti de travailler avec des auteurs que j’apprécie, avec qui j’ai envie de passer du temps. Les auteurs sont souvent hypersensibles, mettent leurs tripes dans leur travail, et ont du mal à accepter un refus. Dire non à un auteur que j’apprécie et que j’ai déjà publié m’est particulièrement désagréable, mais c’est parfois nécessaire pour me permettre d’avancer et de tenir ma ligne éditoriale. Il m’arrive également de me décider à publier un texte que j’avais depuis longtemps dans mes tiroirs, comme ce fut le cas, par exemple, du livre de Philippe Lutz, Iles grecques mon amour, qui est devenu l’un de mes best-sellers.

Il y a une unité saisissante dans vos publications, qui démontre une très belle réflexion sur l’image et la cohérence de la ligne éditoriale de Médiapop.

Oui, mais j’aimerais renforcer cette unité. Aujourd’hui, les publications de Médiapop sont principalement organisées autour de deux collections, Sublime et Ailleurs, qui ont un même format (12x18cm). Il est compliqué d’enfermer des livres dans une collection plutôt que dans une autre. Si c’était à refaire, je ne ferais qu’une collection à ce format, et le moins possible de livres hors collection (mais il y a de très beaux projets qui nécessitent des formats plus grands, comme Un siècle de photographie en Alsace). J’aimerais être ouvert à toutes les propositions, mais principalement dans ce format, plus pratique, singulier, très identifiable.

Je crois que le secret est dans l’épure. Je regrette presque de ne pas pouvoir tout recommencer à zéro, mais en conservant l’expérience acquise : choix du papier, sens des fibres pour l’impression, livres petits et souples, grammage particulier, sont autant de points d’attention qui sont fondamentaux et sur lesquels j’ai appris à être vigilant. Je compare beaucoup mon travail à celui d’autres éditeurs pour m’en inspirer. Un objet aussi simple qu’un livre est un jeu de paramètres d’une complexité considérable.

Depuis peu, Médiapop bénéficie d’une distribution nationale aux Belles Lettres. Qu’est-ce que ça a changé ?

C’est un vrai plus. Aujourd’hui, je peux suivre les ventes au quotidien, et tous les outils et indicateurs importants sont à ma disposition pour me développer. Les livres Médiapop sont désormais facilement accessibles partout, et potentiellement présents dans toutes les librairies françaises.

Quels ont été vos plus gros succès ?

« Iles grecques mon Amour » tout d’abord, puis « Déjeuner chez Jojo », qui a eu la chance d’être mis en lumière sur France Inter dans l’émission culinaire de François-Régis Gaudry, On va déguster. Suite à cette émission, j’ai dû faire un retirage de 5000 exemplaires. Autre beau succès, bien que plus local, le livre de Pierre Freyburger sur le MISE, hélas court-circuité par le confinement. Le livre de Dominique A, « Fleurs plantées par Philippe », également !

Pour finir, que pouvez-vous nous dire des autres enjeux du métier d’éditeur ?

Les auteurs ne se rendent pas forcément compte que tu vas perdre de l’argent en publiant un livre. Ce qui est à la charge de l’éditeur, hors frais fixes, c’est le graphiste, l’imprimeur, le distributeur, le diffuseur, le libraire et l’auteur lui-même. Bref, sans avoir payé l’imprimeur et le graphiste, lorsque je vends un livre à 10€, je récupère royalement 3€ ! L’éditeur est sans cesse économiquement sur une corde raide, et le succès permet, parfois, de lui donner un peu d’air. En tout cas, si je fais des livres, c’est parce que les projets me plaisent. J’aime beaucoup faire des livres avec des auteurs mulhousiens, que je suis amené à croiser dans ma vie de tous les jours, et revendique d’ailleurs cet ancrage au niveau national, tout en veillant, surtout, à ne pas être considéré comme un éditeur « régionaliste », car je ne le suis pas.

Entretien réalisé par Luc Wildmaier

philippe schweyer

Crédit photo © : Nicolas Bezard

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